Aujourd’hui, s’est installé une notion d’apparence anodine : « distanciation sociale ». Comprendre qu’il convient dans la période actuelle de se tenir à 1m ou 2 est vital, mais l’expression n’en dit-elle pas plus sur les relations entre humains ? « Tu ergotes, là ! tu ne vas pas à l’essentiel … C’est pas grave ! » me lance-t-on quand j’ose m’interroger sur cette expression devenue « courante », au début d’une nouvelle réunion officielle « super importante ».

Apparue pour cause de virus, elle nous est venue « d’en haut », directement, validée par un conseil scientifique, et installée par une grand-messe télévisée. L’ensemble des corps administratifs, chargés d’opérationnaliser les décisions officielles, ont intégré et transmis le pack « directives et éléments de langage ». Dans leur rôle, et au-delà, les médias l’ont développé, analysé et relayé.
Le discours social courant a ainsi adopté l’expression et les messages, tant apparents que sous-tendus. Nous utilisons désormais dans notre quotidien « les gestes barrières » et la « distanciation sociale ». Nous pourrions en rester là.

La distanciation sociale est annoncée comme un geste barrière. Mais une barrière pour se protéger de quoi ? Une barrière pour se séparer de qui ? Une barrière jusqu’où ?

Il est, dans un premier temps, plus qu’indispensable de rappeler qu’il est question de virus, de maladie, de santé physique, de risque vital pour certains. Il devrait donc être obligatoire d’accoler le mot virus ou Covid à cette expression… au moins avant de la remplacer !
En effet « geste barrière », « distanciation sociale » ne restent pas, pour l’homo sapiens que nous sommes, de simples appellations. Notre langage permet la transmission d’informations pratiques et physiques, mais également, voire surtout, la transmission de significations plus symboliques. Elles expriment nos pensées et nos émotions, y compris cachées, et prennent leurs sources dans les expériences vécues et les réflexions portées. Certes, l’expression apparait presque « belle », un mélange d’officiel, de scientifique, et de médical. Elle en devient peu contestable a priori, et même presque intellectuelle. Le contexte aide à la mettre au second plan devant l’enjeu sanitaire. Mais au bout d’une année épuisante et surtout chaotique sur tous les plans, le sous-tendu refait surface. La mise à distance suggérée envoie le message d’une autre réalité : un éloignement plus profond entre les personnes au sein de la société humaine. Cet autre message est reçu 5/5 par ceux qui étaient déjà mis en souffrance, exclus ou « seulement » mis en difficulté et « bousculés ».
Depuis, sont venus se rajouter tous les autres, déjà touchés, voire « burn-outés » et qui perçoivent enfin les dimensions cachées (merci E. T. Hall), ou les transformations silencieuses (merci aussi F. Julien) de cette période et de ses créations.

La distanciation sociale est une mise à distance des personnes entre elles et de chacune avec les espaces sociaux mais également des groupes sociaux entre eux. Cette mise à distance est psychologique et culturelle. Plus profonde qu’il n’y parait. La distanciation sociale existe quand on laisse les personnes en difficulté d’être et d’avoir, s’éloigner de moi, de toi, de nous, de la société humaine dont elles sont membres de droit, et s’éloigner finalement d’elles-mêmes. La distanciation sociale existe quand on commence à les appeler « NEET » (No Education, Employment and Training) ou « Invisibles ». Elle se régale des nombreux surnoms à vocation « typologisante » pour la bonne cause statistique, administrative et volumétrique. La distanciation sociale existe quand elle éloigne des yeux, de la voix, des institutions, des « dispositifs » soi-disant aidant… La distanciation sociale a rendu, de plus, la période révélatrice. Elle a montré que le numérique, l’informatique et les écrans pouvaient être plus utiles que ce que l’on croyait.  On pouvait peut-être moins les exclure des activités et moins facilement les critiquer. Mais elle a montré « dans le même temps » (merci EM…) que plus le numérique se développe, plus il nous manque la chaleur de la relation humaine, de la présence physique des autres. Elle a laissé place à une perception nouvelle du manque. Le manque de présence dans l’espace intime ou personnel de l’autre. Le manque de présence individuelle et sociale de nos activités culturelles. L’absence de rire, de notes, de mots contre nous… tout contre. (merci Sacha). La distanciation sociale est donc plus que physique.

La distanciation sociale est la mise en invisibilité progressive, et souvent insidieuse, de l’autre. Une mise en invisibilité d’autant plus facile que l’autre est différent, qu’il est d’ailleurs ou pire, improductif. En enfer, l’autre. Au Moyen-Age, l’arbalète avait été condamnée, notamment par l’Eglise, car elle se trouvait être une arme trop précise et meurtrière. Son utilisateur était alors considéré comme un lâche car il pouvait tuer à grande distance. Interdite, elle fut largement utilisée. La flèche de l’arbalète portait à son bout un projectile en fer : le carreau. Il était de forme pyramidale à quatre pans avec une base carrée. L’expression « se tenir à carreau » signifiait se mettre à l’abri, à bonne distance, dans une bataille, pour ne pas être à la portée d’un carreau d’arbalète. L’ennemi pourrait être aujourd’hui un virus. Cette expression, dans le langage actuel veut dire : se tenir prêt, rester sur ses gardes ou être vigilant, être sage. Le choix des mots est crucial pour nous, homo sapiens.

La « distanciation sociale », pourrait être plus compréhensible mais surtout devenir un outil de pensée plus fécond, si nous utilisions l’expression, à l’ancienne, « se mettre à bonne distance, entre nous contre ce p… de virus ». En plus court « rester vigilant, sage ». Elle mettrait en garde et « dans le même temps » (encore EM !) autoriserait les artistes, les entrepreneurs, les enseignants, les soignants, en fait nous tous, à construire des réponses humainement plus vivables. Nous pourrions continuer à nous parler, à regarder, écouter… bref à penser et ressentir, avec sagesse et à bonne distance. Faire confiance un peu à l’humain, à son intelligence… sous peine de rester sur le carreau. « 1m ou 2m, that is the question ? »

PS Et si cela nous permettait de nous interroger : pourquoi cette épidémie ? Comment ? Un message ? … nous aurions un peu appris

Cyb